Lorsqu'on entend chanter Herminia pour la toute première
fois, on est immédiatement surpris par le timbre singulier de sa voix
encore juvénile qui contraste avec le personnage. Un son aigu, comme
une plainte qui transperce les coeurs pour se figer au plus profond de l'âme.
Dans ce petit bout de femme, toute flétrie, la cigarette au bout des
doigts, affublée d'une robe de strass avec des breloques aux oreilles,
il y a quelque chose d'attendrissant. On a presque envie de la serrer dans
ses bras.
A l'instar de sa cousine germaine, Césaria Evora, la vie d'Herminia n'a pas toujours été un long fleuve tranquille et si l'une
a croisé la chance au cours de sa vie, l'autre malgré un fulgurant
succès il y a quelques années a depuis lors été abandonnée
sur le bord de la route.
Herminia Fortes est née dans le quartier populaire de Monte Sossego à Sao
Vicente dans une famille de quatorze enfants dont quatre sont encore aujourd'hui
vivants. Un grand-père de Boavista, un père de Brava employé à la
compagnie de transport maritime anglaise. A sept ans, Herminia chante auprès
de sa mère qui joue du violon dans les fêtes. Son rêve
d'enfant est alors de devenir pianiste.
Toute petite, elle surprend les gens par la justesse de sa voix et par sa
capacité à retenir les chansons qu'elle entend.
A l'âge de 12 ans, elle part à Sal, l'île du Nord de
l'archipel pour faire sa vie. Elle y rencontre Amilcar Castro, un jeune officier
de la circulation aérienne, fils d'un allemand et d'une portugaise.
A l'âge de dix-huit ans, elle a déjà cinq enfants dont
deux meurent en bas âge.
Elle quitte ce mari volage pour un autre qui lui fera cinq autres enfants.
"Il n'y avait pas de télévision en ce temps là"
dit-elle.
Herminia n'a jamais cessé de chanter et de jouer de la guitare dans les bars. En 1987, son fils aîné, Carlos Castro, qui est aussi musicien, l'encourage à faire un enregistrement à la radio. La chanson s'appelle "Cavol ta bai, cavol ta béni", elle raconte une histoire basée sur un fait divers survenu après guerre sur l'île de Santo-Antao. (Monté sur son cheval, un homme part tôt le matin cultiver sa terre. Le relief de l'île est particulièrement escarpé. Il fait une chute mortelle. Sa femme s'inquiète de ne pas le voir revenir à la nuit tombée. C'est le retour du cheval qui lui apprendra la tragédie). La chanson obtient un grand succès.
En 1994, c'est Césaria qui l'invite à venir
chanter sur scène.
Elle est tout de suite remarquée par Vasco Martins considéré aujourd'hui
comme un génie de la musique classique et expérimentale. Il
compose pour elle l'album "Coraçon leve",
l'un des plus beaux de l'anthologie capverdienne. S'en suit une longue tournée
de concerts dans toutes les capitales européennes. Partout le public
acclame cette petite femme fragile qui, à bien des égards,
fait penser à notre monument de la chanson française "Edith
Piaf".
Un autre album est enregistré dans la foulée mais malheureusement,
depuis cinq ans, il n'est toujours pas sorti, réduisant à néant
les promesses de carrière. Herminia a rejoint sont île, sa rue d'Aspargos,
ses enfants et ses petits enfants mais son rêve est intact et dans son
regard brillent encore les lumières de la scène qu'elle n'aurait
jamais due quitter.


